Pr. Henri Bricaire

Société Médicale des Hôpitaux de Paris, Vendredi 07 Janvier 2005

Monsieur le Président,
Mes chers Collègues,
Mesdames, Messieurs,

En présence des membres de sa famille, à qui je renouvelle l’expression de ma sympathie, et devant les membres de cette Société, dont il fut, en son temps, le Président, il me revient de prononcer l’éloge d’Henri Bricaire.

Je le fais avec un double sentiment : de gratitude comme un ancien élève, mais aussi d’imposture, puisque ici, aujourd’hui, je prends la place qu’aurait dû naturellement occuper celui qui fut de loin son principal collaborateur, et dont il aurait aimé qu’on rappelle la mémoire, Jean-Pierre Luton, trop tôt décédé.

Il est difficile d’évoquer aujourd’hui l’Endocrinologie française sans y associer immédiatement le nom d’Henri Bricaire.

Par ses origines, Henri Bricaire n’était pas particulièrement destiné à entrer dans la Médecine.

Fils d’un vétérinaire exerçant en région Parisienne, il poursuit des études littéraires au Lycée Jacques Decourt à Paris, passant le bac de philosophie.

Il choisit la Médecine pour des raisons qui échappent toujours à ses proches, probablement sous l’influence de son père. Aucun atavisme ne le pousse dans cette direction, même si c’est l’occasion de renouer des liens avec un cousin de la branche maternelle, René Moreau, Médecin des Hôpitaux et Professeur de Médecine, qui deviendra son mentor.

Ses capacités intellectuelles l’entraînent naturellement à passer les Concours. Il les réussit brillamment, contrarié seulement, et passagèrement, par des événements imprévisibles mais bouleversants, dans lesquels il prendra magnifiquement sa part, la deuxième guerre Mondiale.

Comme souvent l’intérêt de longues études, ce sont les rencontres ! Celle avec Lucien de Gennes déterminera le destin professionnel d’Henri Bricaire, qui a senti, auprès de lui, les promesses de cette nouvelle discipline, l’Endocrinologie …

Ancien élève de Lucien de Gennes à Broussais, Henri Bricaire, après un court passage à Bichat, fait l’essentiel de sa carrière à Cochin. Arrivé en 1963, et il y achève ses fonctions de Chef de Service en 1982.

Il crée un Service et, surtout, fonde une Ecole d’Endocrinologie ; jugeant les hommes aussi bien qu’il savait jauger les hormones, il s’entoure des meilleurs, et gagne à sa cause les partenaires, médecins, biologistes, chirurgiens, imageurs, sans lesquels il n’aurait pu développer sa vision de l’Endocrinologie : celle qui s’adresse à toutes les facettes de notre spécialité, et qui exige l’excellence.

Il serait fastidieux de citer toutes les marques qu’auront laissées Henri Bricaire et ses collaborateurs dans la marche triomphante de cette spécialité naissante : je citerai plutôt les Pierre Corvol, Professeur au Collège de France, Georges Strauch, Jean-Claude Valcke, Jacques Mahoudeau, Philippe Thieblot, Jean Jolly, Philippe et Marie-Hélène Laudat, Jean-Marc Kuhn, Max Rieu, Brigitte Guilhaume, …qui sous sa direction, ou, plus tard, celle de Jean-Pierre Luton ont été les moteurs de tant de progrès scientifiques touchant à la Radioimmunologie, à l’étude des stéroïdes, à la physiopathologie et aux traitements des maladies surrénaliennes et hypophysaires, et ont ainsi contribué au renom de Cochin et de l’Endocrinologie Française.

Le rayonnement du Service d’Endocrinologie de Cochin peut se mesurer aussi au nombre et à la qualité des très nombreux élèves qui sont venus, du Monde entier, se former auprès d’Henri Bricaire. Par leur enthousiasme et leur motivation, ils apportaient une force toujours renouvelée au Service de Cochin, avant de repartir dans leurs villes ou pays d’origine, mieux armés pour leur propre mission fondatrice ; lorsque qu’on voyage, en France et dans le Monde, il y a peu d’étape « endocrinologique » où l’on ne rencontre, parmi les spécialistes et/ou les responsables académiques locaux, d’anciens de Cochin.

Henri Bricaire avait des qualités d’intelligence exceptionnelles, et était un très grand pédagogue. Nos collègues Québécois savaient apprécier ces talents, chez qui il faisait un enseignement régulier. Mais les plus privilégiés étaient naturellement ceux qui, à Cochin, suivaient ses visites, participaient aux staffs. Au delà de l’aspect théâtral, il y avait quelque chose de réellement fascinant à écouter Henri Bricaire commenter un cas clinique, après que celui-ci avait été présenté par un Chef de Clinique qui, en une semaine de préparation intensive et un luxe de détails, pensait, naïvement, qu’il n’y avait plus rien à ajouter …Le sens clinique, la rigueur de l’analyse, la capacité d’interface avec une prodigieuse culture médicale (qui n’était pas seulement endocrinologique), la précision du langage, la construction du discours, tous ces talents se conjuguaient chez Henri Bricaire pour des démonstrations éblouissantes … et l’éducation des plus jeunes.

La carrière professionnelle d’Henri Bricaire est remplie de succès, et de très nombreuses marques de reconnaissance lui ont été attribuées en France et à l’étranger. Son élection à l’Académie de Médecine a été, je crois, un moment très fort. Il en était particulièrement fier. Le décès prématuré de son successeur, Jean-Pierre Luton, qu’il attendait à ses côtés, a été durement ressenti et a constitué une épreuve pour ses dernières années.

Henri Bricaire était un homme profondément enraciné, fier de ses origines Nivernaises, cette région où il aimait se ressourcer, dans sa propriété de Cuncy, point de départ de longues promenades, à pied, ou à cheval car c’était un excellent cavalier. C’était souvent l’occasion de dispenser à ses enfants un enseignement dont ils parlent aujourd’hui avec nostalgie, et qui n’a pas peu contribué à leur succès professionnel, dont il était si fier. Cet homme, que je n’ai pas connu dans l’intimité, avait en effet la passion de sa famille : certain discours prononcé en chaire, à ses obsèques, par une de ses petites filles était éclairant, et d’une rare émotion. Je sais qu’il a trouvé, toute sa vie, auprès de sa femme l’amour et le dévouement qui ont nourri sa force.

Après la Nièvre, l’Alsace, me dit-on, était sa deuxième « patrie » : il s’y est battu, elle lui a donné sa femme.

Henri Bricaire ne supporte pas la défaite. Après le débarquement il s’engage sous le commandement de de Lattre de Tassigny, et participe à la campagne d’Alsace dans la deuxième Division d’Infanterie Algérienne avec laquelle il fait le passage du Rhin. Cet homme de conviction est aussi un homme de courage. Ce comportement admirable lui vaudra la Croix de Guerre et la Légion d’Honneur à titre militaire à l’âge de 34 ans.

Mes chers collègues,

Mesdames, Messieurs

La disparition d’Henri Bricaire frappe toute la communauté Endocrinologique, de France et bien au-delà.

Il était important que les proches de cet homme exceptionnel sachent combien l’Endocrinologie Française lui est redevable.

La mémoire de son action nous aidera à poursuivre son œuvre et à toujours entreprendre.