Pr. Antoine Ryckewaert

C’est Daniel Kuntz qui aurait dû parler ici de notre maître Antoine Ryckewaert, car il en était l’élève le plus proche. Mais étant donnée sa récente disparition, il me revient de vous dire quelques mots que je voudrais très simples et conformes au souci de discrétion et de sobriété qu’a toujours manifestés Monsieur Ryckewaert.

Antoine Ryckewaert est né en 1919. Après un PCB à Lille, il vint faire ses études de médecine à Paris et devint externe des hôpitaux de Paris en 1938. Il fut ensuite reçu major de sa promotion au concours d’internat de 1942, concours qu’il avait préparé seul, sans l’aide traditionnelle des conférences d’internat. Il faut certainement voir là l’une des manifestations de ses qualités intellectuelles exceptionnelles, qui lui valurent très tôt une grande aura dans le monde médical.
Ce rang lui valut d’effectuer un internat de très grande qualité. Le relevé d’internat de Monsieur Ryckewaert est ainsi impressionnant par la succession de noms de patrons prestigieux qu’on y trouve et qui sont encore maintenant restés célèbres. Au sein de ces noms, on note celui du Pr Pasteur Valéry Radot dont Antoine Ryckewaert avait déjà été l’externe, et qui joua un rôle très important dans le déroulement de sa carrière, par un soutien efficace et indéfectible.
Antoine Ryckewaert eut donc une formation médicale très complète, et même s’il s’orienta vite vers une rhumatologie qu’il vit naître, il fit aussi une thèse de néphrologie, intitulée « les nouveaux procédés d’exploration fonctionnelle des reins ». Cela explique pourquoi Daniel Kuntz vint plus tard le voir, sur les conseils de Gabriel Richet, dont il état l’élève, car il cherchait un sujet de thèse qui porte à la fois sur la rhumatologie et la néphrologie. La rencontre eut lieu en 1966, la thèse porta sur l’ostéodystrophie rénale et les 2 hommes ne se quittèrent plus, Daniel devint l’assistant puis ultérieurement le successeur d’Antoine Ryckewaert, tandis que se développaient entre eux une relation intellectuelle très riche et affection mutuelle profonde.

Antoine Ryckewaert fut le premier interne de Monsieur de Sèze, lorsque celui-ci eut son service à la Cité Universitaire et il devint quelques années plus tard son assistant à Lariboisière. En 1955, il fut nommé Médecin des hôpitaux de Paris, toujours aux côtés de Monsieur de Sèze, qu’il quitta au début des années soixante, sans trop s’en éloigner cependant, puisqu’il prit alors la tête de ce que l’on appelait à l’époque le service de médecine porte de Lariboisière.
En 1966, il devint, toujours à Lariboisière, chef d’un service de médecine interne, auquel il donna rapidement une forte orientation rhumatologique, grâce à son rayonnement et à sa ténacité.
Nommé maître de conférence agrégé en 1972, c’est très légitimement que Monsieur Ryckewaert succède, en 1975, à Monsieur de Sèze à la tête du Centre Viggo Petersen. Il est alors au sommet de sa carrière et peut donner libre cours à ses immenses capacités. Ses élèves gardent un souvenir éblouissant de l’élégance, de l’érudition et des dons pédagogiques de cet homme doué d’une intelligence critique et synthétique exceptionnelle, mais dont, il faut bien le dire, l’autorité naturelle et l’apparente froideur nous faisaient quelque peu trembler. Il était très présent dans son service et ne voyageait pas, laissant à d’autres les congrès et gloires lointaines qu’il remplaçait avantageusement par ses lectures et ses écrits. Il avait une espèce de routine, très efficace, qui rythmait nos semaines, par ses visites en salle et les réunions qu’il animait avec une ponctualité sans faille. Il mettait son maniement précis et parfaitement maîtrisé de la langue française au service d’un enseignement de grande qualité, nourri de ses connaissances encyclopédiques et de son expérience personnelle, à l’aune d’une rigueur de raisonnement jamais prise en défaut. Bien que très présent, il paraissait d’accès difficile aux visiteurs de passage, et ce n’était qu’au fil du temps que l’on gagnait le droit de l’approcher. On découvrait alors un homme d’une courtoisie exquise, et dont la pudeur laissait percer une sensibilité et des qualités de cœur qui finissaient de vous attacher à lui.

Monsieur Ryckewaert laisse une œuvre scientifique très importante. On y trouve de très nombreux articles qui soulignent la place majeure qu’il a eue dans l’école de Lariboisière. Il a ainsi largement participé à la fondation de notre discipline et en a beaucoup enrichi la connaissance. Surtout, ses travaux restent très modernes par leur rigueur et leur pragmatisme, mettant une méthodologie scientifique au service de la résolution de problèmes concrets, dirigée vers la prise en charge des malades, ce qui reste le fondement de notre recherche clinique.

Monsieur Ryckewaert a aussi écrit de nombreux livres qui ont beaucoup contribué à son rayonnement. Il y eu notamment plusieurs livres sur la goutte, un gros livre de physiopathologie rhumatologique, la partie rhumatologie des éditions successives du traité de médecine interne, dirigé par Monsieur Godeau, et un gros livre en trois tomes, maladie des os et des articulations qu’il signa avec monsieur de Sèze. Ces livres l’occupaient beaucoup. Si nos semaines restaient rythmées par les visites en salle du Patron et les réunions qu’il animait, l’écriture des mises à jour de « maladie des os et des articulations » rythmait nos années. Il y avait ainsi la période de la recherche bibliographique où l’on voyait des piles de documents quitter la bibliothèque sous l’œil vigilant des bibliothécaires, qui veillaient jalousement à leur retour. On savait alors que le Patron travaillait sur tel ou tel sujet, car il enrichissait son enseignement de ses lectures. Puis venait le temps de l’écriture, reprise jusqu’à être parfaite et marquée par une synthèse critique de la somme de documents ainsi assimilés. Enfin venait le temps de la lecture des épreuves qui occupait bibliothécaires et assistants, à la recherche de la moindre faute, dans l’esprit des temps anciens, volontiers cités par Monsieur Ryckewaert, où les habitants d’Amsterdam pouvaient lire les épreuves des livres affichées dans les vitrines et signaler aux éditeurs, contre quelques petites pièces, la présence de fautes de frappe, dont la correction aboutissait à une édition parfaite…

Un autre temps fort de l’année était les « Journées Annuelles du Centre Viggo Petersen », que Monsieur Ryckewaert animait avec autorité et dont il corrigeait minutieusement les articles. Nous avons tous le souvenir de ces entretiens particuliers où avec gentillesse et courtoisie, mais aussi avec une indéniable autorité, il nous indiquait les corrections à faire.

Et puis il écrit aussi les diverses éditions du livre « Rhumatologie », dont la couleur changeait au fil des rééditions successives, et que l’on appelait donc le petit livre vert puis bleu, où l’on trouvait tout , sous une forme admirable de concision et de précision, et que Monsieur Ryckewaert reprenait avec une ténacité sans faille pour en actualiser le texte et encore améliorer de petits dessins faits de sa main qui, par leur simplicité et leur pédagogie, restent encore à ce jour inégalés.

La disparition de Monsieur Ryckewaert il y a presque un an a laissé un grand vide à sa famille, à ses amis et à ses élèves. Mais nous gardons tous un souvenir très vif de son attachante personnalité, de sa lumineuse intelligence, et surtout l’extraordinaire formation médicale qu’il nous a donnée et qui continue à nous accompagner.

Thomas Bardin